Page:Charles de Brosses - Lettres familières écrites d’Italie - ed Poulet-Malassis 1858.djvu/153

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


qu’ils voulurent. Les enfants portèrent leurs boîtes au chancelier qui mit les ballottes blanches dans un bassin et jeta les autres. On ballotta de même les trois autres concurrents ; puis on compta les suffrages. Donato fut élu et nous sortîmes. Tout cela fut fait avec une rapidité surprenante, et en moins de temps qu’il n’y en a que je vous en écris ; mais c’étoit une vraie comédie que de voir en sortant les protestations de Donato et les baisers de nourrice qu’on lui donnoit. D’honneur, ils sonnoient à se faire entendre au milieu de la place.

J’ai aussi vu ce que l’on appelle une fonction, c’est-à-dire une cérémonie où tous les grands magistrats vont en corps à une fête d’église. Je ne vous en parlerai guère, car cela ne vaut pas mieux que la procession de la Sainte-Hostie ; le cortège des ambassadeurs en est le principal ornement. Ils y assistoient à côté du Doge avec leur maison ; mais ce qu’il y a de mieux, c’est la marche.

Une procession en gondoles est à mon gré un morceau divin, d’autant mieux que ce ne sont point alors des gondoles ordinaires, mais celles de la République, superbement sculptées et dorées, accompagnées de celles des ambassadeurs, plus riches et plus galantes encore, surtout celle du nôtre. Ils sont les seuls dans l’État à qui il soit permis d’en avoir qui ne soient pas noires. Les gondoliers de la République sont tous enchappés de velours rouge, chamarrées d’or, avec de grands bonnets à l’albanaise. Ils sont trop fiers de cet équipage pour se donner la peine de ramer. Aussi se font-ils remorquer bien et beau par de petits bateaux remplis d’instruments de musique.

C’est assez parler de choses publiques ; j’aurois bien de la peine à en dire autant des maisons particulières. Ici les étrangers n’ont pas trop beau jeu là-dessus. Messieurs les nobles viennent le soir au café où ils causent de fort bonne amitié avec nous ; mais pour nous introduire dans leurs maisons, c’est autre affaire. Avec cela, il y a ici fort peu de maisons où l’on tienne assemblée, et ces assemblées ne sont ni nombreuses ni amusantes pour des étrangers. On n’y a pas même la ressource du jeu ; car il faudroit être pis que sorcier pour connaître leurs cartes, qui n’ont ni le nom ni la figure des nôtres. Les vénitiens avec tout leur faste et leurs palais, ne savent ce que c’est