Page:Charles de Brosses - Lettres familières écrites d’Italie - ed Poulet-Malassis 1858.djvu/155

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moyennant quoi, notre porte est fort honorée des visites de leurs excellences, et notre appétit fort satisfait des festins dont ils nous régalent, surtout l’ambassadeur de Naples, qui est un ribaud des plus francs que l’on puisse voir, fort honnête prêtre d’ailleurs, homme de bonne compagnie et sans façon. Le métier d’ambassadeur est assez triste ici ; ils n’ont de ressource que celle de vivre ensemble, et ne peuvent absolument voir aucun noble, auxquels il est défendu, sous peine de mort, d’entrer chez eux. Ceci n’est point comminatoire, et l’on a vu un noble exécuté à mort, seulement pour avoir traversé la maison d’un ambassadeur, sans parler à personne, pour aller voir en secret sa maîtresse. Du reste, les ambassadeurs ont de très-grands droits, entre autres un fort particuier, d’avoir autour de leurs maisons un quartier de franchise très-étendu, où l’on ne peut arrêter personne sans leur permission, et où ils exercent souverainement la police et la justice. Nous avons vu aussi le vieux bonhomme maréchal Schulembourg, général des troupes de la république : vous savez qu’elle a presque toujours des étrangers pour cette place, qui ne vaut pas moins de cent mille écus de rente. C’est un bien honnête vieillard, qui entend la guerre à merveille et fort mal la morale. Il nous fait sur le chapitre des filles de fréquents sermons, peu écoutés et point du tout suivis ; mais il fait plus de fruit à table, en nous faisant grande chère à l’allemande. On y boit du vin de Canarie au potage, et du vin de Bourgogne au dessert. Il est encore bon à entendre quand il parle du roi de Suède et de tous les maux qu’il lui causa lors de cette fameuse retraite qui a fait tant d’honneur au maréchal. C’étoit un démon incarné que ce Charles XII, une créature qui n’étoit pas faite pour être homme, bien moins encore pour être roi.

Adieu et à revoir, mon doux et cher objet ; je ne vous quitte pas pour long-temps, et je vais bientôt reprendre ma narration :


Gia son giunto a quel segno, il quai s’io passo
Vi potria la mia istoria esser molesta,
Ed io la vo più tosto differire
Che v’habbia per lunghezza a fastidire.