Page:Charles de Brosses - Lettres familières écrites d’Italie - ed Poulet-Malassis 1858.djvu/195

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dant les œuvres pieuses ne sont point oubliées et j’ai toujours vu madame de Marsigli venir faire la quête à l’opéra, pour le luminaire de la paroisse.


L’opéra et le violon Laurenti, célèbre virtuose, sont tout ce que nous avons vu en musique à Bologne, quoique cette ville soit le grand séminaire de la musique de l’Italie ; mais nous sommes mal tombés. La Cazzoni est à Vienne, la Pernozzi et Cafferello sont allés en Espagne pour le mariage de l’Infant, et Farinelli, le premier châtré de l’univers, y est établi pour toujours. Il a, soit du roi, soit de la cour, lui alimenté, désaltéré, porté, plus de 80,000 liv. de rente ; cela s’appelle vendre ses effets un peu cher, sans compter que le roi a ennobli lui et toute sa postérité.


J’oubliois de vous dire qu’en allant à l’opéra, nous nous détournâmes un peu pour aller voir le fameux ilôt de la petite rivière Lavinus, dans laquelle les triumvirs restèrent, en présence de leurs armées, trois jours et trois nuits à partager l’univers. La rivière ne représente pas assez dignement pour avoir mérité d’être le théâtre d’une si grande scène. C’est un torrent de la force du Suzon [\). Je n’ai pu juger de la grandeur de l’île, qui n’en est plus une, l’un des bras du torrent étant maintenant tout-à-fait effacé. Il y a sur la place un méchant bout de pyramide, avec une inscription moderne plus méchante encore. Je m’assis là gravement, et, tel qu’un autre Auguste, faisant le partage du monde, je vous cédai l’Égypte, parce que votre grand nez vous donne l’air de Marc-Antoine, aux conditions toutefois d’en faire part à Jeannin (2), qui ressemble à Marc- Antoine par un autre endroit assez distant du nez.


Selon la bonne coutume qu’ont les Italiens de ne point ménager les pas des voyageurs, ils nous ont envoyé à quelques lieues de la ville voir une maison de campagne des Albergatti, appelée par excellence Sala, à cause d’un salon qui s’y trouve et qui effectivement est digne d’être vu, par son air de grandeur et sa construction singulière. Il a l’air d’un temple, et n’est guère moins élevé qu’un dôme d’église. Quatre rangs de colonnes ioniques, dont

(1) Petite rivière qui passe à Dijon.


(2) Jeannin (Antoine), conseiller au parlement de Dijon.


T. I. 8