Page:Charles de Brosses - Lettres familières écrites d’Italie - ed Poulet-Malassis 1858.djvu/253

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ment défendu aux passans d’en parler ni en bien ni en mal, par la raison, dit-il, qu’il n’a que faire des louanges, et que le blâme lui déplaît ; sans cela, je ne manquerois pas de vous dire que c’est un grand animal, d’avoir fait la dépense d’une si belle maison dans un si vilain endroit.


J’ai de fâcheuses nouvelles à vous apprendre du chemin de Sienne à Rome ; il est cattif, mais je dis irès-cattif, et plus que suffisant pour désoler les voyageurs par lui-même, sans parler des brancards ou essieux cassés ; des culbutes et autres pretintailles du voyage. La première fois que nous versâmes, je n’y éîois pas encore bien accoutumé, et je lâchai quelques coups de pieds dans le cul du postillon. Loppin plus sage que moi, laissa tranquillement remettre les choses en bon état ; puis il fit venir le postillon, et d’un grand sang-froid, sans colère, il le fouetta comme fouette le correcteur des Jésuites. Mon ami, lui dit-il ensuite, je vous châtie sans me fâcher, et seulement pour que votre exemple serve de leçon aux postillons des siècles futurs ; allez, et souvenez-vous une autre fois que l’axe vertical d’une chaise doit faire un angle de plus de quarante-cinq degrés sur le plan de l’horizon. Je ne sais si les postillons à venir profiteront beaucoup de cette morale ; toujours sais-je bien que ceux du siècle présent n’en ont pas tenu grand compte, car ils nous versèrent deux fois le lendemain. À tous ces menus suffrages se joignit une pluie horrible, qu’il fallut nécessairement essuyer suh dio, les montagnes étant si raides qu’il falloit presque toujours aller à pied. Après avoir laissé à droite Montepulciano, fameux par ses bons vins ; après avoir traversé, non pas des montagnes, mais des squelettes, des cimetières de rochers, tout couverts de débris de montagnes calcinées, sans un seul brin de verdure, nous arrivâmes à nuit noire, à Radicofani, méchant village campé sur la plus haute sommité des Apennins, mouillés jusqu’aux os, perdus de faim et de fatigue. Le Radicofani, plus funeste que ne le fut jamais le Croupillac, est fameux chez tous les voyageurs, comme étant le plus détestable gîte de l’Italie.


Un moment avant nous y étoit arrivé le prince de Saxe, fils aîné du roi de Pologne, qui couroit à cinquante chevaux, circonstance touchante pour des gens qui courent à dix. Le plus grand malheur ne fut pas d’apprendre