Page:Charles de Brosses - Lettres familières écrites d’Italie - ed Poulet-Malassis 1858.djvu/257

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je n’aurai jamais la force de me remettre au courant. D’ailleurs il faudroit de beaux in-folio pour donner une idée succincte de Rome, et tant d’autres l’ont déjà fait ! qu’en pourrois-je dire que vous n’eussiez déjà vu ou pu voir ? Plus que tout cela, je ne la verrai peut-être pas moi-même cette précieuse ville, pour laquelle j’ai tant pris de peine et dépensé tant de sequins. Vous savez les affaires imprévues et pressantes qui me rappellent en France. — Oh ! archibélître de la première classe, qui ne m’a fait enrager pendant 88 ans, que pour s’aviser de vouloir mourir si mal à propos ! Je combats tant que je puis les bonnes raisons qui me pourroient déterminer à partir ; mais je crois, Dieu me pardonne, que ces jours passés, j’allois enfin succomber à la tentation de retourner en France, si le ciel ne m’eût inspiré la salutaire pensée de fuir encore mieux le danger en m’éloignant davantage des lieux d’où l’on me tente, en me jetant brusquement dans ma chaise de poste pour aller à Naples. Nos compagnons ont pris la même résolution, et le 28 au soir, nous partîmes de Rome par la porte de Saint-Jean-de-Latran.

Nous retrouvâmes cette malheureuse campagne déserte et désolée, et dont je vous ai parlé dans ma dernière lettre. Elle est cependant un peu moins triste que de l’autre côté, surtout à cause des longues files de ruines d’aqueducs qui la décorent, et qui servoient autrefois à amener à Rome les eaux des montagnes distantes de plusieurs lieues.

C’est une chose surprenante que les ouvrages de ces Romains ; on ne se lasse point d’admirer la grandeur de leurs entreprises, qui est une preuve de celle de leur génie. Tous ces aqueducs sont composés d’une quantité prodigieuse d’arcades longues et étroites, formées par des piliers et des voûtes de briques, au-dessus desquels, comme sur une terrasse, court le canal qui va prendre les eaux à leur source, pour les amener à leur destination. Ils ne sont pas tirés en droites lignes, mais font de temps en temps quelques coudes en serpentant, tel que le cours d’une rivière. On a voulu que l’art imitât la nature, et l’on a cru que les eaux en étoient plus saines en se travaillant ainsi par différents chocs. C’est fort peu de chose que chacune de ces arcades de briques prise en soi, mais vous ne sauriez croire combien, en fait d’architecture, la quantité