Page:Charles de Brosses - Lettres familières écrites d’Italie - ed Poulet-Malassis 1858.djvu/279

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tenir tout le jour dans la rue feroit supposer une population plus considérable. La nation est plus heureuse sous la domination espagnole qu’elle ne l’étoit ci-devant. Les vice-rois autrichiens avoient à la vérité déjà commencé, mais l’autorité royale achève d’éteindre la tyrannie étrange dont usoient les seigneurs envers leurs vasseaux. La vieille connétable Colonna, Marie Mancini, ne manquoit jamais de demander pour première parole à tous ceux qui venoient de Naples : Che fanno questi baroni tiranni ? À propos de la connétable, je fus fort surpris d’apprendre que cette simpiternelle, qui étoit maîtresse de Louis XIV, il y a un siècle, n’étoit morte que depuis peu d’années. On me conta aussi en même temps que, lorsqu’elle arriva à Rome, dans le temps de son mariage, son mari lui faisant voir le palais Colonna, lui montra une certaine chambre, et lui dit : « Madame, » voilà où logeoit votre grand’père dans temps qu’il étoit » maître de chambre du mien. — Monsieur, répliqua-t» elle, piquée de l’observation, je ne sais qui étoit mon » grand’père ; ce que je sais fort bien, c’est que de toutes » mes sœurs, je suis la plus mal mariée . »Ce n’est pas à dire pour ceci que les Mancini soient des gens de rien : ils ne laissent pas que d’être d’une noblesse passable. Ce n’est pas chose rare à Rome que de voir des gentilshommes se mettre au service d’autres gentilshommes plus riches. J’ai vu plusieurs chevaliers de Malte domestiques de cardinaux ; véritablement cela paraît d’abord un peu extraordinaire à nous autres François.


Mais revenons aux grands seigneurs napolitains. Ils vivent à l’espagnole bien plus qu’à l’italienne ; ils représentent, sont accessibles chez eux aux étrangers, et ont un air de politesse noble, tiennent une maison, et même assez souvent une table. Le duc de Monte-Leone ( de la maison Pignatelli ) n’admet pas chez lui ce dernier article, quoiqu’il y tienne tous les jours la plus nombreuse et la plus magnifique assemblée de la ville, qui lui coûte, à ce qu’on prétend, au-delà de 50 mille écus, en bougies, glaces, et rafraîchissements ; c’est l’homme le plus riche de l’Etat. Nous avons reçu beaucoup d’accueil tant de lui que du marquis de Montalegre, premier ministre du gros duc Caraffa ; de l’abbé Galiani [\), l’une des bonnes têtes du

. (I) Oncle du célèbre abbé Galiani.