Page:Charles de Brosses - Lettres familières écrites d’Italie - ed Poulet-Malassis 1858.djvu/37

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que j’aie remarqué, d’ailleurs, un assez grand nombre de bonnes berlines. Quant aux porteurs ils ont si fort le cœur au métier, qu’ils nous offroient de nous porter jusqu’à Marseille.

Il faut passer deux fois le Rhône pour arriver à Villeneuve. On entre dans la Chartreuse par un portail d’ordre composite, d’une bonne architecture ; une allée, composée de quatre rangs de colonnes et de grands mûriers entremêlés ensemble, conduit à la maison où on nous donna un frère, peintre, pour nous faire tout voir. Il nous mena d’abord dans son cabinet de tableaux, où je vis en entrant un morceau dont je fus si satisfait, qu’il mérite une longue place dans ma narration.

Au fond de la chambre est un chevalet sur lequel on a posé un tableau pas tout-à-fait fini, représentant l’empire de Flore, dont l’original est du Poussin. La palette du peintre et ses pinceaux étoient restés à côté du tableau. Au-dessus, sur un morceau de papier, le dessin du tableau fait à la sanguine ; à côté, un paysage gravé de Le Clerc. Au-dessous du chevalet, on avoit jeté un petit tableau, tourné à l’envers du côté de la toile, dans le châssis de laquelle étoit passé un paysage de Perelle, gravé. J’aperçus tout ceci, tant de loin que de près sans y trouver rien qui valût bien la peine de s’y arrêter ; mais ma surprise fut sans égale, en voulant prendre le dessin, de trouver que tout cela n’étoit pas vrai, et que le tout n’étoit qu’un seul tableau entièrement peint à l’huile. Je mouillai mon mouchoir que je passai sur le dessin, ne pouvant me persuader qu’il ne fût pas fait au crayon ; la marque de l’impression de la planche sur le papier des deux estampes, la différence du grain des papiers, le caractère des deux graveurs, les fils de la toile du tableau retourné, les trous et le bois du chevalet, tout y est si admirable que j’en venois à tout moment aux exclamations. Si j’étois en position d’avoir ce tableau, j’en donnerois volontiers dix mille francs. Il est d’un peintre vénitien. Sur le paysage de Le Clerc est écrit : Ant. Forbera pinxit. 1686. Ce morceau seul me dédommage jusqu’à présent de la peine du voyage par le plaisir qu’il m’a fait. Ce qu’il y a de singulier est que la partie du tableau qui représente un tableau n’est nullement bien peinte ; il falloit que cet homme-là n’eût que le talent de copier et de fasciner les yeux.