Page:Charles de Brosses - Lettres familières écrites d’Italie - ed Poulet-Malassis 1858.djvu/65

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


usage ici. Maintenant on ne se sert plus que de chaises à porteurs ; tous les charrois se font en traîneaux.

La hasard nous fit arriver à Gênes le plus beau jour de l’année. En faveur de la Saint Jean, toutes les rues universellement étoient illuminées de lampions du haut en bas. On ne peut se représenter la beauté de ce coup d’œil. Tout le monde, hommes et femmes, en robes de chambre ou en vestes et en pantoufles, couroit les rues et les cafés ou l’on trouve du sorbet des dieux. Je ne vis d’autre chose depuis que je suis ici. Je trouvai, au coin d’une rue, une grande quantité de nobles, assis dans de méchants fauteuils, qui tenaient là une grave assemblée. Ce sont les nobles de la première classe ; ceux de la seconde n’osent pas en approcher, les autres se croyant fort au-dessus : c’est la seule prérogative qu’ils aient sur eux[1]. Au surplus, les charges se confèrent indifféremment,et la place de Doge se prend alternativement dans les deux corps.

C’est un fort méchant emploi que celui de Doge. Pendant deux ans qu’il conserve sa dignité, il ne peut mettre le pied hors de chez lui sans permission. Cette place rend 1,500 livres de rente ; jugez si un petit commis s’en accommoderoit.

Tous les nobles sont uniformément vêtus de noir, en petite perruque nouée aux oreilles et en petit manteau qui a d’ampleur le tiers de ceux de nos Maîtres des Requêtes. La plupart des citadins sont vêtus de même. Les femmes des nobles ne peuvent être vêtues que de noir, sauf la première année de leur mariage ; elles n’ont d’autre distinction que celle d’avoir des porteurs de leur livrée, au lieu que les autres femmes sont obligées d’en avoir de louage. Vous voyez que la dépense de ces gens-là, qui n’ont ni habits, ni équipages, ni table, ni jeu, ni chevaux, n’est pas considérable ; cependant ils sont d’une richesse excessive. Fort communément on trouve ici des gens avec une fortune de 400,000 hvres de rente qui n’en mangent pas 30,000. Du reste de leurs revenus


  1. La noblesse génoise n’est aujourd’hui divisée par aucune classification hiérarchique. Le préjugé aristocratique n’existe guère que de noble à bourgeois. Un marchand, même millionnaire, n’oserait avoir voiture.