Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t2.djvu/267

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vue inspirait l’ennui, était une sorte de production d’un genre inconnu. On ne savait si l’on devait la classer parmi les monstruosités ou parmi les beautés ; était-elle Gorgone ou Vénus ? Les académiciens assemblés dissertèrent doctement sur son sexe et sur sa nature, de même qu’ils firent des rapports sur le Génie du christianisme. Le vieux siècle la repoussa, le nouveau l’accueillit.

Atala devint si populaire qu’elle alla grossir, avec la Brinvilliers, la collection de Curtius[1]. Les auberges de rouliers étaient ornées de gravures rouges, vertes et bleues, représentant Chactas, le père Aubry et la fille de Simaghan. Dans des boîtes de bois, sur les quais, on montrait mes personnages en cire, comme on montre des images de Vierge et de saints à la foire. Je vis sur un théâtre du boulevard ma sauvagesse coiffée de plumes de coq, qui parlait de l’âme de la solitude à un sauvage de son espèce, de manière à me faire suer de confusion. On représentait aux Variétés une pièce dans laquelle une jeune fille et un jeune garçon, sortant de leur pension, s’en allaient par le coche se marier dans leur petite ville ; comme

  1. Un Allemand, qui se faisait appeler Curtius, avait installé à Paris, vers 1770, un Cabinet de figures en cire coloriées, reproduisant, sous leur costume habituel, les personnages fameux morts ou vivants. Ses deux salons, établis au Palais-Royal et au boulevard du Temple, étaient consacrés, l’un aux grands hommes, l’autre aux scélérats. Tous les deux, le second surtout, attirèrent la foule, et leur vogue, que la Révolution n’avait fait qu’accroître, se maintint sous le Consulat et l’Empire. Les salons de figures de cire restèrent ouverts, au boulevard du Temple, jusqu’à la fin du règne de Louis-Philippe. Ils émigrèrent alors en province, et il arrive qu’aujourd’hui encore on en rencontre quelquefois dans les foires de village. Seulement, on n’y trouve plus de grands hommes : les scélérats seuls sont restés.