Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/103

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.

naître, lorsqu’il a corrompu dans les cœurs le principe de toute liberté ? Aucune puissance légitime ne peut plus chasser de l’esprit de l’homme le spectre usurpateur : le soldat et le citoyen, le républicain et le monarchiste, le riche et le pauvre, placent également les bustes et les portraits de Napoléon à leurs foyers, dans leurs palais, ou dans leurs chaumières ; les anciens vaincus sont d’accord avec les anciens vainqueurs ; on ne peut faire un pas en Italie qu’on ne le retrouve ; on ne pénètre pas en Allemagne qu’on ne le rencontre, car dans ce pays la jeune génération qui le repoussa est passée. Les siècles s’asseyent d’ordinaire devant le portrait d’un grand homme, ils l’achèvent par un travail long et successif. Le genre humain cette fois n’a pas voulu attendre ; peut-être s’est-il trop hâté d’estomper un pastel. Il est temps de placer en regard de la partie défectueuse de l’idole la partie achevée.

Bonaparte n’est point grand par ses paroles, ses discours, ses écrits, par l’amour des libertés qu’il n’a jamais eu et n’a jamais prétendu établir ; il est grand pour avoir créé un gouvernement régulier et puissant, un code de lois adopté en divers pays, des cours de justice, des écoles, une administration forte, active, intelligente, et sur laquelle nous vivons encore ; il est grand pour avoir ressuscité, éclairé et géré supérieurement l’Italie ; il est grand pour avoir fait renaître en France l’ordre du sein du chaos, pour avoir relevé les autels, pour avoir réduit de furieux démagogues, d’orgueilleux savants, des littérateurs anarchiques, des athées voltairiens, des orateurs de carrefours, des égorgeurs de prisons et de rues, des cla-