Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/102

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pour oser braver les cris du vulgaire, pour ne pas craindre de se faire traiter d’intelligence bornée, incapable de comprendre et de sentir le génie de Napoléon, par la seule raison qu’au milieu de l’admiration vive et vraie que l’on professe pour lui, on ne peut néanmoins encenser toutes ses imperfections. Le monde appartient à Bonaparte ; ce que le ravageur n’avait pu achever de conquérir, sa renommée l’usurpe ; vivant il a manqué le monde, mort il le possède. Vous avez beau réclamer, les générations passent sans vous écouter. L’antiquité fait dire à l’ombre du fils de Priam : « Ne juge pas Hector d’après sa petite tombe : l’Iliade, Homère, les Grecs en fuite, voilà mon sépulcre : je suis enterré sous toutes ces grandes actions. »

Bonaparte n’est plus le vrai Bonaparte, c’est une figure légendaire composée des lubies du poète, des devis du soldat et des contes du peuple ; c’est le Charlemagne et l’Alexandre des épopées du moyen âge que nous voyons aujourd’hui. Ce héros fantastique restera le personnage réel ; les autres portraits disparaîtront. Bonaparte appartenait si fort à la domination absolue, qu’après avoir subi le despotisme de sa personne, il nous faut subir le despotisme de sa mémoire. Ce dernier despotisme est plus dominateur que le premier, car si l’on combattit Napoléon alors qu’il était sur le trône, il y a consentement universel à accepter les fers que mort il nous jette. Il est un obstacle aux événements futurs : comment une puissance sortie des camps pourrait-elle s’établir après lui ? n’a-t-il pas tué en la surpassant toute gloire militaire ? Comment un gouvernement libre pourrait-il