Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/113

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glais que j’eusse jamais vu ; c’est pourquoi j’en ai gardé le souvenir toute ma vie. » Il s’entretint avec le capitaine de la récente découverte de l’île de Lou-Tchou : « Les habitants n’ont point d’armes, dit le capitaine. — Point d’armes ! s’écria Bonaparte. — Ni canons ni fusils. — Des lances au moins, des arcs et des flèches ? — Rien de tout cela. — Ni poignards ? — Ni poignards. — Mais comment se bat-on ? — Ils ignorent tout ce qui se passe dans le monde ; ils ne savent pas que la France et l’Angleterre existent ; ils n’ont jamais entendu parler de Votre Majesté. » Bonaparte sourit d’une manière qui frappa le capitaine : plus le visage est sérieux, plus le sourire est beau.

Ces différents voyageurs remarquèrent qu’aucune trace de couleur ne paraissait sur le visage de Bonaparte : sa tête ressemblait à un buste de marbre dont la blancheur était légèrement jaunie par le temps. Rien de sillonné sur son front, ni de creusé dans ses joues ; son âme semblait sereine. Ce calme apparent fit croire que la flamme de son génie s’était envolée. Il parlait avec lenteur ; son expression était affectueuse et presque tendre ; quelquefois il lançait des regards éblouissants, mais cet état passait vite : ses yeux se voilaient et devenaient tristes.

Ah ! sur ces rivages avaient jadis comparu d’autres voyageurs connus de Napoléon.

Après l’explosion de la machine infernale, un sénatus-consulte du 4 janvier 1801 prononça sans jugement, par simple mesure de police, l’exil outre-mer de cent trente républicains[1] : embarqués sur la fré-

  1. Le chiffre exact est cent trente-deux.