Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/128

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de la mer comme lui, ma nativité était du rocher comme la sienne. Je me flatte d’avoir mieux connu Napoléon que ceux qui l’ont vu plus souvent et approché de plus près.

Napoléon à Sainte-Hélène, cessant d’avoir à garder contre moi sa colère, avait renoncé à ses inimitiés ; devenu plus juste à mon tour, j’écrivis dans le Conservateur cet article :

« Les peuples ont appelé Bonaparte un fléau ; mais les fléaux de Dieu conservent quelque chose de l’éternité et de la grandeur du courroux divin dont ils émanent : Ossa arida… dabo vobis spiritum et viveris. Ossements arides, je vous donnerai mon souffle et vous vivrez. Né dans une île pour aller mourir dans une île, aux limites de trois continents ; jeté au milieu des mers où Camoëns sembla le prophétiser en y plaçant le génie des tempêtes, Bonaparte ne se peut remuer sur son rocher que nous n’en soyons avertis par une secousse ; un pas du nouvel Adamastor à l’autre pôle se fait sentir à celui-ci. Si Napoléon, échappé aux mains de ses geôliers, se retirait aux États-Unis, ses regards attachés sur l’Océan suffiraient pour troubler les peuples de l’ancien monde ; sa seule présence sur le rivage américain de l’Atlantique forcerait l’Europe à camper sur le rivage opposé[1]. »

Cet article parvint à Bonaparte à Sainte-Hélène : une main qu’il croyait ennemie versa le dernier baume sur ses blessures ; il dit à M. de Montholon :

  1. Extrait de l’article de Chateaubriand du 17 novembre 1818. Le Conservateur, tome I, p. 333. — Œuvres complètes, tome XXVI, p. 32.