Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/170

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trines ; il y eut débordement. On fut jeté dans les plaisirs comme on avait été entassé dans les prisons ; on forçait le présent à avancer des joies sur l’avenir, dans la crainte de voir renaître le passé. Chacun, n’ayant pas encore eu le temps de se créer un intérieur, vivait dans la rue, sur les promenades, dans les salons publics. Familiarisé avec les échafauds, et déjà à moitié sorti du monde, on trouvait que cela ne valait pas la peine de rentrer chez soi. Il n’était question que d’arts, de bals, de modes ; on changeait de parures et de vêtements aussi facilement qu’on se serait dépouillé de la vie.

« Sous Bonaparte la séduction recommença, mais ce fut une séduction qui portait son remède avec elle : Bonaparte séduisait par un prestige de gloire, et tout ce qui est grand porte en soi un principe de législation. Il concevait qu’il était utile de laisser enseigner la doctrine de tous les peuples, la morale de tous les temps, la religion de toute éternité.

« Je ne serais pas étonné de m’entendre répondre : Fonder la société sur un devoir, c’est l’élever sur une fiction ; la placer dans un intérêt, c’est l’établir dans une réalité. Or, c’est précisément le devoir qui est un fait et l’intérêt une fiction. Le devoir qui prend sa source dans la Divinité descend d’abord dans la famille, où il établit des relations réelles entre le père et les enfants ; de là, passant à la société et se partageant en deux branches, il règle dans l’ordre politique les rapports du roi et du sujet ; il établit dans l’ordre moral la chaîne des services et des protections, des bienfaits et de la reconnaissance.