Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/192

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Je partis de Paris le 1er janvier 1821 : la Seine était gelée, et pour la première fois je courais sur les chemins avec les conforts de l’argent. Je revenais peu à peu de mon mépris des richesses ; je commençais à sentir qu’il était assez doux de rouler dans une bonne voiture, d’être bien servi, de n’avoir à se mêler de rien, d’être devancé par un énorme chasseur de Varsovie, toujours affamé, et qui, au défaut des czars, aurait à lui seul dévoré la Pologne[1]. Mais je m’habituai vite à mon bonheur ; j’avais le pressentiment qu’il durerait peu, et que je serais bientôt remis à pied comme il était convenable. Avant d’être arrivé à ma destination, il ne me resta du voyage que mon goût primitif pour le voyage même ; goût d’indépendance, — satisfaction d’avoir rompu les attaches de la société.

Vous verrez, lorsque je reviendrai de Prague en 1833, ce que je dis de mes vieux souvenirs du Rhin : je fus obligé, à cause des glaces, de remonter ses rives et de le traverser au-dessus de Mayence[2]. Je ne

  1. M. de Marcellus (Chateaubriand et son temps, p. 251) nous a conservé le nom du courrier qui précédait ainsi sur les grandes routes le nouvel ambassadeur. « C’était, dit-il, le pauvre Valentin, à qui je n’ai jamais connu d’autre nom, le plus dévoué des nombreux serviteurs que l’antichambre réunissait plus tard à Londres, sous mon autorité de ménagère, titre que parfois en riant me donnait l’ambassadeur. Il est la seule chose, à lui appartenant, que M. de Chateaubriand ait laissée à son départ au ministère des Affaires étrangères, après en avoir fait un garçon de bureau. Le Varsovien était en effet grand mangeur, comme le dit son maître ; mais il était grand buveur aussi ».
  2. Chateaubriand écrivait de Mayence à la duchesse de Duras, le 6 janvier 1821 :

    « Je suis arrêté ici par le Rhin qui n’est ni gelé ni dégelé ; je suis allé le voir ce matin ; c’était la vieille Germanie dans toute