Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/217

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La princesse Frédérique a traîné depuis ses jours aux bords de la Tamise, dans ces jardins de Kew qui me virent jadis errer entre mes deux acolytes, l’illusion et la misère. Après mon départ de Berlin, elle m’a honoré d’une correspondance ; elle y peint d’heure en heure la vie d’un habitant de ces bruyères où passa Voltaire, où mourut Frédéric, où se cacha ce Mirabeau qui devait commencer la révolution dont je fus la victime. L’attention est captivée en apercevant les anneaux par qui se touchent tant d’hommes inconnus les uns aux autres.

Voici quelques extraits de la correspondance qu’ouvre avec moi madame la duchesse de Cumberland :

« 19 avril[1], jeudi.

« Ce matin, à mon réveil, on m’a remis le dernier témoignage de votre souvenir ; plus tard j’ai passé devant votre maison, j’y ai vu des fenêtres ouvertes comme de coutume, tout était à la même place, excepté vous ! Je ne puis vous dire ce que cela m’a fait éprouver ! Je ne sais plus maintenant où vous trouver ; chaque instant vous éloigne davantage ; le seul point fixe est le 26, jour où vous comptez arriver, et le souvenir que je vous conserve.

« Dieu veuille que vous trouviez tout changé pour le mieux et pour vous et pour le bien général ! Accoutumée aux sacrifices, je saurai encore porter celui de ne plus vous revoir, si c’est pour votre bonheur et celui de la France. »

  1. 19 avril 1821. Chateaubriand était parti pour Paris, afin d’assister au baptême du duc de Bordeaux.