Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/27

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la lettre de M. de Talleyrand, valaient ce qu’elles pouvaient avant le combat.

La nouvelle du débarquement de Bonaparte à Cannes était arrivée à Vienne le 6 mars[1], au milieu d’une fête où l’on représentait l’assemblée des divinités de l’Olympe et du Parnasse. Alexandre venait de recevoir le projet d’alliance entre la France, l’Autriche et l’Angleterre : il hésita un moment entre les deux nouvelles, puis il dit : « Il ne s’agit pas de moi, mais du salut du monde. » Et une estafette porte à Saint-Pétersbourg l’ordre de faire partir la garde. Les armées qui se retiraient s’arrêtent ; leur longue file fait volte-face, et huit cent mille ennemis tournent le visage vers la France. Bonaparte se prépare à la guerre ; il est attendu à de nouveaux champs catalauniques : Dieu l’a ajourné à la bataille qui doit mettre fin au règne des batailles.

Il avait suffi de la chaleur des ailes de la renommée de Marengo et d’Austerlitz pour faire éclore des armées dans cette France qui n’est qu’un grand nid de soldats. Bonaparte avait rendu à ses légions leurs surnoms d’invincible, de terrible, d’incomparable ; sept armées reprenaient le titre d’armées des Pyrénées, des Alpes, du Jura, de la Moselle, du Rhin ; grands souvenirs qui servaient de cadre à des troupes supposées, à des triomphes en espérance. Une armée véritable était réunie à Paris et à Laon ; cent cinquante batteries attelées, dix mille soldats d’élite entrés dans la garde ; dix-huit mille marins illustrés à Lutzen et à Bautzen ; trente mille vétérans, officiers

  1. Dans la nuit du 6 au 7 mars. La nouvelle avait été envoyée par le consul général d’Autriche à Gênes.