Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/291

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Je dînais un jour chez lui : après le repas nous causâmes à une fenêtre qui s’ouvrait sur la Tamise ; on apercevait en aval de la rivière une partie de la cité dont le brouillard et la fumée élargissaient la masse. Je faisais à mon hôte l’éloge de la solidité de cette monarchie anglaise pondérée par le balancement égal de la liberté et du pouvoir. Le vénérable lord, levant et allongeant le bras, me montra de la main la cité et me dit : « Qu’y a-t-il de solide avec ces villes énormes ? Une insurrection sérieuse à Londres, et tout est perdu. »

Il me semble que j’achève une course en Angleterre, comme celle que je fis autrefois sur les débris d’Athènes, de Jérusalem, de Memphis et de Carthage. En appelant devant moi les siècles d’Albion, en passant de renommée en renommée, en les voyant s’abîmer tour à tour, j’éprouve une espèce de douloureux vertige. Que sont devenus ces jours éclatants et tumultueux où vécurent Shakespeare et Milton, Henri VIII et Elisabeth, Cromwell et Guillaume, Pitt et Burke ? Tout cela est fini ; supériorités et médiocrités, haines et amours, félicités et misères, oppresseurs et opprimés, bourreaux et victimes, rois et peuples, tout dort dans le même silence et la même poussière. Quel néant sommes-nous donc, s’il en est ainsi de la partie la plus vivante de l’espèce humaine, du génie qui reste comme une ombre des vieux temps dans les générations présentes, mais qui ne vit plus par lui-même, et qui ignore s’il a jamais été !

Combien de fois l’Angleterre, dans l’espace de quelques cents ans, a-t-elle été détruite ? À travers combien de révolutions n’a-t-elle point passé pour arriver