Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/383

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« J’aimerais bien mieux vous écrire sur vous que sur moi, la chose aurait plus d’importance. Je voudrais pouvoir vous parler de la perte que vous faites essuyer à la France entière en vous retirant de ses destinées, vous qui avez exercé sur elle une influence si noble et si salutaire ! Mais il y aurait indiscrétion à traiter ainsi des questions personnelles, et je dois, en gémissant comme tous les Français, respecter vos scrupules. »

Mes devoirs ne me semblant point encore consommés, j’ai défendu la veuve et l’orphelin, j’ai subi les procès et la prison que Bonaparte, même dans ses plus grandes colères, m’avait épargnés. Je me présente entre ma démission à la mort du duc d’Enghien et mon cri pour l’enfant dépouillé ; je m’appuie sur un prince fusillé et sur un prince banni ; ils soutiennent mes vieux bras entrelacés à leurs bras débiles : royalistes, êtes-vous si bien accompagnés ?

Mais plus j’ai garrotté ma vie par les liens du dévouement et de l’honneur, plus j’ai échangé la liberté de mes actions contre l’indépendance de ma pensée ; cette pensée est rentrée dans sa nature. Maintenant, en dehors de tout, j’apprécie les gouvernements ce qu’ils valent. Peut-on croire aux rois de l’avenir ? faut-il croire aux peuples du présent ? L’homme sage et inconsolé de ce siècle sans conviction ne rencontre un misérable repos que dans l’athéisme politique. Que les jeunes générations se bercent d’espérances : avant de toucher au but, elles attendront de longues années ; les âges vont au nivellement général, mais ils ne hâtent point leur marche à l’appel de nos désirs : le temps est une sorte d’éternité appropriée aux choses