Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/393

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jeux enfantins dans la retraite, et de courtes et brillantes apparitions dans le monde. »

Interrompant le récit de l’auteur d’Adolphe, je dirai que, dans cette société succédant à la terreur, tout le monde craignait d’avoir l’air de posséder un foyer. On se rencontrait dans les lieux publics, surtout au Pavillon d’Hanovre : quand je vis ce pavillon, il était abandonné comme la salle d’une fête d’hier, ou comme un théâtre dont les acteurs étaient à jamais descendus. Là s’étaient retrouvées des jeunes échappées de prison à qui André Chénier avait fait dire :


Je ne veux point mourir encore.

Madame Récamier avait rencontré Danton allant au supplice, et elle vit bientôt après quelques-unes des belles victimes dérobées à des hommes devenus eux-mêmes victimes de leur propre fureur.

Je reviens à mon guide Benjamin Constant :

« L’esprit de madame Récamier avait besoin d’un autre aliment. L’instinct du beau lui faisait aimer d’avance, sans les connaître, les hommes distingués par une réputation de talent et de génie.

« M. de Laharpe, l’un des premiers, sut apprécier cette femme qui devait un jour grouper autour d’elle toutes les célébrités de son siècle. Il l’avait rencontrée dans son enfance, il la revit mariée, et la conversation de cette jeune personne de quinze ans eut mille attraits pour un homme que son excessif amour-propre et l’habitude des entretiens avec les hommes les plus spirituels de France rendaient fort exigeant et fort difficile.

« M. de Laharpe se dégageait auprès de madame