Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/401

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

Pour un homme de sang-froid, tout cela est un peu moquable : les Bonaparte vivaient de théâtres, de romans et de vers ; la vie de Napoléon lui-même est-elle autre chose qu’un poème ?

Benjamin Constant continue en commentant cette lettre : « Le style de cette lettre est visiblement imité de tous les romans qui ont peint les passions, depuis Werther jusqu’à la Nouvelle Héloïse. Madame Récamier reconnut facilement, à plusieurs circonstances de détail, qu’elle-même était l’objet de la déclaration qu’on lui présentait comme une simple lecture. Elle n’était pas assez accoutumée au langage direct de l’amour pour être avertie par l’expérience que tout dans les expressions n’était peut-être pas sincère ; mais un instinct juste et sûr l’en avertissait ; elle répondit avec simplicité, avec gaieté même, et montra bien plus d’indifférence que d’inquiétude et de crainte. Il n’en fallut pas davantage pour que Lucien éprouvât réellement la passion qu’il avait d’abord un peu exagérée.

« Les lettres de Lucien deviennent plus vraies, plus éloquentes, à mesure qu’il devient plus passionné ; on y voyait bien toujours l’ambition des ornements, le besoin de se mettre en attitude ; il ne peut s’endormir sans se jeter dans les bras de Morphée. Au milieu de son désespoir, il se décrit livré aux grandes occupations qui l’entourent ; il s’étonne de ce qu’un homme comme lui verse des larmes ; mais dans tout cet alliage de déclamation et de phrases il y a pourtant de l’éloquence, de la sensibilité et de la douleur. Enfin, dans une lettre pleine de passion où il écrit à madame Récamier : « Je ne puis vous haïr,