Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/408

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Les lorgnettes et les regards se tournèrent vers la loge de la duchesse. Le prince de Galles dit à madame Récamier que, si elle ne voulait être étouffée, il fallait sortir avant la fin du spectacle. À peine fut-elle debout, que les portes des loges s’ouvrirent précipitamment ; elle n’évita rien et fut portée par le flot de la foule jusqu’à sa voiture.

Le lendemain, madame Récamier alla au parc de Kensington, accompagnée du marquis de Douglas, plus tard duc d’Hamilton[1], et qui depuis a reçu Charles X à Holy-Rood, et de sa sœur la duchesse de Somerset. La foule se précipitait sur les pas de l’étrangère. Cette effet se renouvela toutes les fois qu’elle se montra en public ; les journaux retentissaient de son nom ; son portrait, gravé par Bartolozzi, fut répandu dans toute l’Angleterre. L’auteur d’Antigone, M. Ballanche, ajoute que des vaisseaux le portèrent jusque dans les îles de la Grèce : la beauté retournait aux

  1. M. de Marcellus, à qui la France doit de posséder la Vénus de Milo, rencontrant ici le nom du duc d’Hamilton, en a profité, comme c’était son droit, pour nous conter cette jolie anecdote : « Ce premier des ducs écossais, mêlé au récit du voyage de Mme Récamier en Angleterre, s’était épris aussi des charmes de la Vénus de Milo, dès son entrée à Paris. Sachant que je l’avais enlevée, il m’en fit offrir, toute mutilée qu’elle était, dix mille livres sterling. Elle n’était pas à moi ; elle n’appartenait même plus à M. le marquis de Rivière, qui venait d’en faire don à Louis XVIII : quelques années après, la duchesse de Hamilton, que je recevais avec son fils et sa fille dans la jolie villa de Saltocchio, au pied des Apennins, me rappela, à la vue de quelques statues informes, cette passion qu’elle avait partagée pour la Vénus victorieuse. Mais quand j’avais dérobé mon idole à l’obscurité de Milo et aux empressements d’une frégate anglaise, arrivée quelques heures trop tard, ce n’était pas pour qu’un autre pays que le mien vînt à s’illuminer jamais de sa beauté. « (Chateaubriand et son temps, p. 316.)