Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/434

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ne mette pas un obstacle invincible à l’établissement de mes enfants comme à mon repos personnel ? Votre Majesté ne sait peut-être pas elle-même la peur que les exilés font à la plupart des autorités de tous les pays, et j’aurais dans ce genre des choses à lui raconter qui dépassent sûrement ce qu’elle aurait ordonné. On a dit à Votre Majesté que je regrettais Paris à cause du Musée et de Talma : c’est une agréable plaisanterie sur l’exil, c’est-à-dire sur le malheur que Cicéron et Bolingbroke ont déclaré le plus insupportable de tous ; mais quand j’aimerais les chefs-d’œuvre des arts que la France doit aux conquêtes de Votre Majesté, quand j’aimerais ces belles tragédies, images de l’héroïsme, serait-ce à vous, Sire, à m’en blâmer ? Le bonheur de chaque individu ne se compose-t-il pas de la nature de ses facultés ? et si le ciel m’a donné du talent, n’ai-je pas l’imagination qui rend les jouissances des arts et de l’esprit nécessaires ? Tant de gens demandent à Votre Majesté des avantages réels de toute espèce ! pourquoi rougirais-je de lui demander l’amitié, la poésie, la musique, les tableaux, toute cette existence idéale dont je puis jouir sans m’écarter de la soumission que je dois au monarque de la France ? »

Cette lettre inconnue méritait d’être conservée[1]. Madame de Staël n’était pas, ainsi qu’on l’a prétendu,

  1. Chateaubriand ne donne pas la date de cette lettre. Elle doit être du mois de septembre 1810. Mme de Staël dit en effet, dans ses Dix années d’exil (seconde partie, chapitre premier) : « Le 23 septembre (1810), je corrigeai la dernière épreuve de l’Allemagne : après six ans de travail, ce m’était une vraie joie de mettre le mot fin à mes trois volumes. Je fis la liste des cent