Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/439

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Napoléon était une autre mer qui séparait Albion de l’Europe, comme l’Océan la sépare du monde.

Auguste, fils de madame de Staël, avait perdu son frère, tué en duel d’un coup de sabre[1] ; il se maria et eut un fils : ce fils, âgé de quelques mois, l’a suivi dans la tombe. Avec Auguste de Staël s’est éteinte la postérité masculine d’une femme illustre, car elle ne revit pas dans le nom honorable, mais inconnu, de Rocca.

Madame Récamier demeurée seule, pleine de regrets, chercha d’abord à Lyon, sa ville natale, un premier abri[2] : elle y rencontra madame de Chevreuse[3],

    Mme de Staël se rendit à Vienne, qu’elle dut bientôt quitter pour échapper aux tracasseries de la police autrichienne, mise en mouvement par la police de Napoléon. À la fin de juin, elle partait pour la Pologne, et, le 14 juillet 1812, elle entrait en Russie. Après avoir visité successivement Kiew, Moscou, Saint-Pétersbourg, elle s’embarqua à Abo pour Stockholm. Elle passa huit mois en Suède, pendant lesquels elle écrivit ses Dix années d’exil. Peu de temps après, elle partit pour Londres, et c’est là qu’elle publia, en 1813, son ouvrage sur l’Allemagne. Pendant son séjour en Angleterre, elle eut une entrevue avec Louis XVIII : « Nous aurons, annonçait-elle alors à un ami, un roi très favorable à la littérature. »

  1. Le second fils de Mme de Staël fut tué en duel en 1813.
  2. Mme Récamier quitta Châlons au mois de juin 1812, pour aller à Lyon auprès d’une sœur de son mari, Mme Delphin-Récamier.
  3. La duchesse de Chevreuse, née Narbonne-Pelet, était la belle-fille du duc Albert de Luynes. Tandis que son beau-père avait dû se laisser faire sénateur (1er septembre 1803), elle avait dû consentir à être dame du palais de l’impératrice Joséphine (1806). Deux ans plus tard, au moment de l’arrestation de la famille royale d’Espagne, l’Empereur voulut placer la duchesse de Chevreuse auprès de la reine captive ; elle répondit qu’elle pouvait bien être prisonnière, mais qu’elle ne serait jamais geôlière. Cette fière réponse lui valut son exil, et de cet exil elle devait mourir.