Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/472

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tiste, comme on le voit dans l’Esprit de conquête[1], laissa déborder des opinions dont les événements changèrent bientôt le cours. De là une réputation de mobilité politique funeste aux hommes d’État.

Madame Récamier, tout en admirant Bonaparte, était restée fidèle à sa haine contre l’oppresseur de nos libertés et contre l’ennemi de madame de Staël. Quant à ce qui la regardait elle-même, elle n’y pensait pas et elle eût fait bon marché de son exil. Les lettres que Benjamin Constant lui écrivit à cette époque serviront d’étude sinon du cœur humain, du moins de la tête humaine : on y voit tout ce que pouvait faire d’une passion un esprit ironique et romanesque, sérieux et poétique. Rousseau n’est pas plus véritable, mais il mêle à ses amours d’imagination une mélancolie sincère et une rêverie réelle.

Cependant Bonaparte était descendu à Cannes ; la perturbation de son approche commençait à se faire sentir. Benjamin Constant envoya ce billet à madame Récamier :

« Pardon si je profite des circonstances pour vous importuner ; mais l’occasion est trop belle. Mon sort sera décidé dans quatre ou cinq jours sûrement ; car quoique vous aimiez à ne pas le croire pour diminuer votre intérêt, je suis certainement, avec Marmont, Chateaubriand et Lainé, l’un des quatre hommes les plus compromis de France. Il

  1. L’Esprit de conquête et d’usurpation dans ses rapports avec la civilisation européenne fut publié, dans les premiers mois de 1814, en Allemagne, où se trouvait alors Benjamin Constant ; il ne rentra en France qu’avec les Bourbons.