Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/475

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supérieur sont ces victimes noires que l’antiquité sacrifiait aux dieux infernaux, et pourtant ils ne se laissent jamais désarmer.

Madame Récamier était restée en France pendant les Cent-Jours, où la reine Hortense l’invitait à demeurer ; la reine de Naples lui offrait, au contraire, un asile en Italie. Les Cent-Jours passèrent. Madame de Krüdener[1] suivit les alliés, arrivés de nouveau à Paris. Elle était tombée du roman dans le mysticisme ; elle exerçait un grand empire sur l’esprit de l’empereur de Russie.

Madame de Krüdener logeait dans un hôtel du faubourg Saint-Honoré. Le jardin de cet hôtel s’étendait jusqu’aux Champs-Élysées. Alexandre arrivait incognito par une porte du jardin, et des conversations politico-religieuses finissaient par de ferventes prières. Madame de Krüdener m’avait invité à l’une de ces sorcelleries célestes : moi, l’homme de toutes les chimères, j’ai la haine de la déraison, l’abomination du nébuleux et le dédain des jongleries ; on n’est pas parfait. La scène m’ennuya ; plus je voulais prier, plus je sentais la sécheresse de mon âme. Je ne trouvais rien à dire à Dieu, et le diable me poussait à rire. J’avais mieux aimé madame de Krüdener lorsque, environnée de fleurs et habitante encore de cette chétive terre, elle composait Valérie. Seulement, je trouvais que mon vieil ami M. Michaud, mêlé bizarrement à cette idylle, n’avait pas assez du berger, malgré son nom. Madame de Krüdener, devenue

  1. Sur Mme de Krüdener, voir, au tome II, la note 1 de la page 366 (note 79 du Livre II de la Deuxième Partie).