Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/478

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m’empêche pas de vous aimer. » Elle étendit sa main que je pressai et baisai. En relevant la tête, j’aperçus au bord opposé de la couche, dans la ruelle, quelque chose qui se levait blanc et maigre : c’était M. de Rocca, le visage défait, les joues creuses, les yeux brouillés, le teint indéfinissable ; il se mourait ; je ne l’avais jamais vu, et ne l’ai jamais revu. Il n’ouvrit pas la bouche ; il s’inclina, en passant devant moi ; on n’entendait point le bruit de ses pas : il s’éloigna à la manière d’une ombre. Arrêtée un moment à la porte, la nueuse idole frôlant les doigts se retourna vers le lit pour ajourner madame de Staël. Ces deux spectres qui se regardaient en silence, l’un debout et pâle, l’autre assis et coloré d’un sang prêt à redescendre et à se glacer au cœur, faisaient frissonner.

Peu de jours après, madame de Staël changea de logement. Elle m’invita à dîner chez elle, rue Neuve-des-Mathurins : j’y allai ; elle n’était point dans le salon et ne put même assister au dîner ; mais elle ignorait que l’heure fatale était si proche. On se mit à table. Je me trouvai assis auprès de madame Récamier. Il y avait douze ans que je ne l’avais rencontrée, et encore ne l’avais-je aperçue qu’un moment. Je ne la regardais point, elle ne me regardait pas ; nous n’échangions pas une parole. Lorsque, vers la fin du dîner, elle m’adressa timidement quelques paroles sur la maladie de madame de Staël, je tournai un peu la tête et je levai les yeux. Je craindrais de profaner aujourd’hui par la bouche de mes années, un sentiment qui conserve dans ma mémoire toute sa jeunesse, et dont le charme s’accroît à mesure que