Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/488

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moi sur quelques vers de l’Othello de Ducis, qu’on ne lui permettait pas de dire tels qu’ils étaient. Je laissai les dépêches et je courus au rendez-vous ; je passai la soirée à refaire avec le moderne Roscius les vers malencontreux : il me proposait un changement, je lui en proposais un autre ; nous rimions à l’envi ; nous nous retirions à la croisée ou dans un coin pour tourner et retourner un hémistiche. Nous eûmes beaucoup de peine à tomber d’accord pour le sens ou pour l’harmonie. Il eût été assez curieux de me voir, moi, ministre de Louis XVIII, lui, Talma, roi de la scène, oubliant ce que nous pouvions être, jouter de verve en donnant au diable la censure et toutes les grandeurs du monde. Mais si Richelieu faisait représenter ses drames en lâchant Gustave-Adolphe sur l’Allemagne, ne pouvais-je pas, humble secrétaire d’État, m’occuper des tragédies des autres en allant chercher l’indépendance de la France à Madrid ?

Madame la duchesse d’Abrantès, dont j’ai salué le cercueil dans l’église de Chaillot, n’a peint que la demeure habitée de madame Récamier ; je parlerai de l’asile solitaire. Un corridor noir séparait deux petites pièces. Je prétendais que ce vestibule était éclairé d’un jour doux. La chambre à coucher était ornée d’une bibliothèque, d’une harpe, d’un piano, du portrait de madame de Staël et d’une vue de Coppet au clair de lune ; sur les fenêtres étaient des pots de fleurs. Quand, tout essoufflé après avoir grimpé trois étages, j’entrais dans la cellule aux approches du soir, j’étais ravi : la plongée des fenêtres était sur le jardin de l’Abbaye, dans la corbeille verdoyante duquel tournoyaient des religieuses et couraient des pension-