Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/497

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N’est-il pas étrange, monsieur le chancelier, qu’on enlève en plein jour, à main armée, malgré mes protestations, l’ouvrage d’un pair de France, signé de son nom, imprimé publiquement à Paris, comme on aurait enlevé un écrit séditieux et clandestin. le Nain-Jaune ou le Nain-Tricolore ? Outre ce que l’on devait à ma prérogative comme pair de France, j’ose dire, Monsieur le chancelier, que je méritais personnellement un peu plus d’égards. Si mon ouvrage était coupable, il fallait me traduire devant les tribunaux compétents : j’aurais répondu.

J’ai protesté pour l’honneur de la pairie, et je suis déterminé à suivre cette affaire avec la dernière rigueur. Je réclame, Monsieur le chancelier, votre appui comme président de la Chambre des pairs, et votre autorité comme chef de la justice.

Je suis, avec un profond respect, etc.

Vicomte De Chateaubriand.

Dans la forme M. Decazes avait raison. Il n’avait fait, après tout, qu’user du droit que lui conférait la loi du 21 octobre 1814, laquelle disait en termes exprès : « Nul imprimeur ne peut mettre en vente un ouvrage, ou le publier de quelque manière que ce soit, avant d’avoir déposé le nombre prescrit d’exemplaires. — Il y a lieu à saisie et séquestre d’un ouvrage si l’imprimeur ne représente pas les récépissés du dépôt. » La mesure de police prise par le ministre était donc légale, mais elle était à coup sûr intempestive ; prise contre un homme tel que Chateaubriand, elle était maladroite. Ainsi en avait jugé le duc de Richelieu, qui avait déconseillé les poursuites demandées par son collègue. Il avait fait remarquer qu’il était contraire à la dignité du gouvernement de supprimer la contradiction ; que, d’ailleurs, l’apparence de la persécution aurait uniquement pour effet de donner plus de vogue à l’ouvrage incriminé. « J’aime mieux, disait-il spirituellement, que l’ouvrage se vende deux francs qu’un louis. » Il fit abandonner l’instruction que le parquet avait commencée sur l’ordre de M. Decazes. On imprima une nouvelle édition du livre saisi, on satisfit cette fois à toutes les formalités légales, et l’écrit de Chateaubriand, qui était