Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/55

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C’était la maison du roi mise à mes pieds. Sans s’embarrasser davantage de M. de Talleyrand, un politique avisé aurait fait attacher ses chevaux à sa voiture pour suivre ou précéder le roi : je demeurai sottement dans mon auberge.

M. de Talleyrand, ne pouvant se persuader que le roi s’en irait, s’était couché : à trois heures on le réveille pour lui dire que le roi part ; il n’en croit pas ses oreilles : « Joué ! trahi ! » s’écria-t-il. On le lève, et le voilà, pour la première fois de sa vie, à trois heures du matin dans la rue, appuyé sur le bras de M. de Riccé. Il arrive devant l’hôtel du roi ; les deux premiers chevaux de l’attelage avaient déjà la moitié du corps hors de la porte cochère. On fait signe au postillon de s’arrêter ; le roi demande ce que c’est ; on lui crie : « Sire, c’est M. de Talleyrand. — Il dort, dit Louis XVIII. — Le voilà, sire. — Allons ! » répondit le roi. Les chevaux reculent avec la voiture ; on ouvre la portière, le roi descend, rentre en se traînant dans son appartement, suivi du ministre boiteux. Là M. de Talleyrand commence en colère une explication. Sa Majesté l’écoute et lui répond : « Prince de Bénévent, vous nous quittez ? Les eaux vous feront du bien : vous nous donnerez de vos nouvelles. » Le roi laisse le prince ébahi, se fait reconduire à sa berline et part.

M. de Talleyrand bavait de colère ; le sang-froid de Louis XVIII l’avait démonté : lui, M. de Talleyrand, qui se piquait de tant de sang-froid, être battu sur son propre terrain, planté là, sur une place à Mons, comme l’homme le plus insignifiant : il n’en revenait pas ! Il demeure muet, regarde s’éloigner le carrosse,