Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/74

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se trouvait seul. Là il avait commencé sa fortune ; là il avait été heureux ; là il s’était enivré de l’encens du monde ; là, du sein de son tombeau, partaient les ordres qui troublaient la terre. Dans ces jardins où naguère les pieds de la foule râtelaient les allées sablées, l’herbe et les ronces verdissaient ; je m’en étais assuré en m’y promenant. Déjà, faute de soins, dépérissaient les arbres étrangers ; sur les canaux ne voguaient plus les cygnes noirs de l’Océanie ; la cage n’emprisonnait plus les oiseaux du tropique : ils s’étaient envolés pour aller attendre leur hôte dans leur patrie.

Bonaparte aurait pu cependant trouver un sujet de consolation en tournant les yeux vers ses premiers jours : les rois tombés s’affligent surtout, parce qu’ils n’aperçoivent en amont de leur chute qu’une splendeur héréditaire et les pompes de leur berceau : mais que découvrait Napoléon antérieurement à ses prospérités ? la crèche de sa naissance dans un village de Corse. Plus magnanime, en jetant le manteau de pourpre, il aurait repris avec orgueil le sayon du chevrier ; mais les hommes ne se replacent point à leur origine quand elle fut humble ; il semble que l’injuste ciel les prive de leur patrimoine lorsqu’à la loterie du sort ils ne font que perdre ce qu’ils avaient gagné, et néanmoins la grandeur de Napoléon vient de ce qu’il était parti de lui-même : rien de son sang ne l’avait précédé et n’avait préparé sa puissance.

À l’aspect de ces jardins abandonnés, de ces chambres déshabitées, de ces galeries fanées par les fêtes, de ces salles où les chants et la musique avaient cessé, Napoléon pouvait repasser sur sa carrière : il se pou-