Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/75

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vait demander si avec un peu plus de modération il n’aurait pas conservé ses félicités. Des étrangers, des ennemis, ne le bannissaient pas maintenant ; il ne s’en allait pas quasi-vainqueur, laissant les nations dans l’admiration de son passage, après la prodigieuse campagne de 1814 ; il se retirait battu. Des Français, des amis, exigeaient son abdication immédiate, pressaient son départ, ne le voulaient plus même pour général, lui dépêchaient courriers sur courriers, pour l’obliger à quitter le sol sur lequel il avait versé autant de gloire que de fléaux.

À cette leçon si dure se joignaient d’autres avertissements : les Prussiens rôdaient dans le voisinage de la Malmaison ; Blücher, aviné, ordonnait en trébuchant de saisir, de pendre le conquérant qui avait mis le pied sur le cou des rois. La rapidité des fortunes, la vulgarité des mœurs, la promptitude de l’élévation et de l’abaissement des personnages modernes ôtera, je le crains, à notre temps, une partie de la noblesse de l’histoire : Rome et la Grèce n’ont point parlé de pendre Alexandre et César.

Les scènes qui avaient eu lieu en 1814 se renouvelèrent en 1815, mais avec quelque chose de plus choquant, parce que les ingrats étaient stimulés par la peur : il se fallait débarrasser de Napoléon vite : les alliés arrivaient ; Alexandre n’était pas là, au premier moment, pour tempérer le triomphe et contenir l’insolence de la fortune ; Paris avait cessé d’être orné de sa lustrale inviolabilité ; une première invasion avait souillé le sanctuaire ; ce n’était plus la colère de Dieu qui tombait sur nous, c’était le mépris du ciel : le foudre s’était éteint.