Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/88

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C’est là l’histoire prouvée par les faits et que personne ne saurait nier. D’où naissaient les fautes que je viens d’indiquer, suivies d’un dénoûment si prompt et si funeste ? Elles naissaient de l’imperfection de Bonaparte en politique.

Dans ses alliances, il n’enchaînait les gouvernements que par des concessions de territoire, dont il changeait bientôt les limites ; montrant sans cesse l’arrière-pensée de reprendre ce qu’il avait donné, faisant toujours sentir l’oppresseur ; dans ses envahissements, il ne réorganisait rien, l’Italie exceptée. Au lieu de s’arrêter après chaque pas pour relever sous une autre forme derrière lui ce qu’il avait abattu, il ne discontinuait pas son mouvement de progression parmi des ruines : il allait si vite, qu’à peine avait-il le temps de respirer où il passait. S’il eût, par une espèce de traité de Westphalie, réglé et assuré l’existence des États en Allemagne, en Prusse, en Pologne, à sa première marche rétrograde il se fût adossé à des populations satisfaites et il eût trouvé des abris. Mais son poétique édifice de victoires, manquant de base et n’étant suspendu en l’air que par son génie, tomba quand son génie vint à se retirer. Le Macédonien fondait des empires en courant, Bonaparte en courant ne les savait que détruire ; son unique but était d’être personnellement le maître du globe, sans s’embarrasser des moyens de le conserver.

On a voulu faire de Bonaparte un être parfait, un type de sentiment, de délicatesse, de morale et de justice, un écrivain comme César et Thucydide, un orateur et un historien comme Démosthène et Tacite. Les discours publics de Napoléon, ses phrases de