Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/89

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tente ou de conseil sont d’autant moins inspirées du souffle prophétique que ce qu’elles annonçaient de catastrophes ne s’est pas accompli, tandis que l’Isaïe du glaive a lui-même disparu : des paroles niniviennes qui courent après des États sans les joindre et les détruire restent puériles au lieu d’être sublimes. Bonaparte a été véritablement le Destin pendant seize années : le Destin est muet, et Bonaparte aurait dû l’être. Bonaparte n’était point César ; son éducation n’était ni savante ni choisie : demi-étranger, il ignorait les premières règles de notre langue : qu’importe, après tout, que sa parole fût fautive ? il donnait le mot d’ordre à l’univers. Ses bulletins ont l’éloquence de la victoire. Quelquefois dans l’ivresse du succès on affectait de les brocher sur un tambour ; du milieu des plus lugubres accents, partaient de fatals éclats de rire. J’ai lu avec attention ce qu’a écrit Bonaparte, les premiers manuscrits de son enfance, ses romans, ensuite ses brochures à Buttafuoco, le souper de Beaucaire, ses lettres privées à Joséphine, les cinq volumes de ses discours, de ses ordres et de ses bulletins, ses dépêches restées inédites et gâtées par la rédaction des bureaux de M. de Talleyrand. Je m’y connais : je n’ai guère trouvé que dans un méchant autographe laissé à l’île d’Elbe des pensées qui ressemblent à la nature du grand insulaire :


« Mon cœur se refuse aux joies communes comme à la douleur ordinaire. »


« Ne m’étant pas donné la vie, je ne me l’ôterai pas non plus, tant qu’elle voudra bien de moi. »