Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/95

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.

le Saint-Bernard sur un cheval fougueux dans des tourbillons de neige, et il faisait le plus beau temps du monde.

Ne veut-on pas transformer l’empereur aujourd’hui en un Romain des premiers jours du mont Aventin, en un missionnaire de liberté, en un citoyen qui n’instituait l’esclavage que par amour de la vertu contraire ? Jugez à deux traits du grand fondateur de l’égalité : il ordonna de casser le mariage de son frère Jérôme avec mademoiselle Patterson, parce que le frère de Napoléon ne se pouvait allier qu’au sang des princes ; plus tard, revenu de l’île d’Elbe, il revêt la nouvelle constitution démocratique d’une pairie et la couronne de l’Acte additionnel.

Que Bonaparte, continuateur des succès de la République, semât partout des principes d’indépendance, que ses victoires aidassent au relâchement des liens entre les peuples et les rois, arrachassent ces peuples à la puissance des vieilles mœurs et des anciennes idées ; que, dans ce sens, il ait contribué à l’affranchissement social, je ne le prétends point contester : mais que de sa propre volonté il ait travaillé sciemment à la délivrance politique et civile des nations ; qu’il ait établi le despotisme le plus étroit dans l’idée de donner à l’Europe et particulièrement à la France la constitution la plus large ; qu’il n’ait été qu’un tribun déguisé en tyran, c’est une supposition qu’il m’est impossible d’adopter.

Bonaparte, comme la race des princes, n’a voulu et n’a cherché que la puissance, en y arrivant toutefois à travers la liberté, parce qu’il débuta sur la scène du monde en 1793. La Révolution, qui était la nourrice