Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/96

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de Napoléon, ne tarda pas à lui apparaître comme une ennemie ; il ne cessa de la battre. L’empereur, du reste, connaissait très bien le mal, quand le mal ne venait pas directement de l’empereur ; car il n’était pas dépourvu du sens moral. Le sophisme mis en avant touchant l’amour de Bonaparte pour la liberté ne prouve qu’une chose, l’abus que l’on peut faire de la raison ; aujourd’hui elle se prête à tout. N’est-il pas établi que la Terreur était un temps d’humanité ? En effet, ne demandait-on pas l’abolition de la peine de mort lorsqu’on tuait tant de monde ? Les grands civilisateurs, comme on les appelle, n’ont-ils pas toujours immolé les hommes, et n’est-ce pas par là, comme on le prouve, que Robespierre était le continuateur de Jésus-Christ ?

L’empereur se mêlait de toutes choses ; son intellect ne se reposait jamais ; il avait une espèce d’agitation perpétuelle d’idées. Dans l’impétuosité de sa nature, au lieu d’un train franc et continu, il s’avançait par bonds et haut-le-corps, il se jetait sur l’univers et lui donnait des saccades ; il n’en voulait point, de cet univers, s’il était obligé de l’attendre : être incompréhensible, qui trouvait le secret d’abaisser, en les dédaignant, ses plus dominantes actions, et qui élevait jusqu’à sa hauteur ses actions les moins élevées. Impatient de volonté, patient de caractère, incomplet et comme inachevé, Napoléon avait des lacunes dans le génie : son entendement ressemblait au ciel de cet autre hémisphère sous lequel il devait aller mourir, à ce ciel dont les étoiles sont séparées par des espaces vides.

On se demande par quel prestige Bonaparte, si