Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/98

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tale. Sa fortune inouïe a laissé à l’outrecuidance de chaque ambition l’espoir d’arriver où il était parvenu.

Et pourtant cet homme, si populaire par le cylindre qu’il avait roulé sur la France, était l’ennemi mortel de l’égalité et le plus grand organisateur de l’aristocratie dans la démocratie.

Je ne puis acquiescer aux faux éloges dont on insulte Bonaparte, en voulant tout justifier dans sa conduite ; je ne puis renoncer à ma raison, m’extasier devant ce qui me fait horreur ou pitié.

Si j’ai réussi à rendre ce que j’ai senti, il restera de mon portrait une des premières figures de l’histoire ; mais je n’ai rien adopté de cette créature fantastique composée de mensonges ; mensonges que j’ai vus naître, qui, pris d’abord pour ce qu’ils étaient, ont passé avec le temps à l’état de vérité par l’infatuation et l’imbécile crédulité humaine. Je ne veux pas être une sotte grue et tomber du haut mal d’admiration. Je m’attache à peindre les personnages en conscience, sans leur ôter ce qu’ils ont, sans leur donner ce qu’ils n’ont pas. Si le succès était réputé l’innocence ; si, débauchant jusqu’à la postérité, il la chargeait de ses chaînes ; si, esclave future, engendrée d’un passé esclave, cette postérité subornée devenait le complice de quiconque aurait triomphé, où serait le droit, où serait le prix des sacrifices ? Le bien et le mal n’étant plus que relatifs, toute moralité s’effacerait des actions humaines.

Tel est l’embarras que cause à l’écrivain impartial une éclatante renommée ; il l’écarte autant qu’il peut, afin de mettre le vrai à nu ; mais la gloire revient