Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t6.djvu/108

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trône perdu dégénèrent en tracasseries de ménage : les papes Clément XIV et Pie VI ne purent jamais rétablir la paix dans la domesticité du prétendant. Ces aubains découronnés restent en surveillance au milieu du monde, repoussés des princes comme infectés d’adversité, suspects aux peuples comme atteints de puissance.

J’allai m’habiller : on m’avait prévenu que je pouvais garder au dîner du roi ma redingote et mes bottes ; mais le malheur est d’un trop haut rang pour en approcher avec familiarité. J’arrivai au château à six heures moins un quart ; le couvert était mis dans une des salles d’entrée. Je trouvai au salon le cardinal Latil. Je ne l’avais pas rencontré depuis qu’il avait été mon convive à Rome, au palais de l’ambassade, lors de la réunion du conclave, après la mort de Léon XII. Quel changement de destinée pour moi et pour le monde entre ces deux dates !

C’était toujours le prestolet à ventre rondelet, à nez pointu, à face pâle, tel que je l’avais vu en colère à la Chambre des pairs, un couteau d’ivoire à la main. On assurait qu’il n’avait aucune influence et qu’on le nourrissait dans un coin en lui donnant des bourrades ; peut-être ; mais il y a du crédit de différentes sortes ; celui du cardinal n’en est pas moins certain, quoique caché ; il le tire, ce crédit, des longues années passées auprès du roi et du caractère de prêtre. L’abbé de Latil a été un confident intime ; la remembrance de madame de Polastron[1] s’attache au surplis du con-

  1. Marie-Louise-Françoise d’Esparbez de Lussan était née le 19 octobre 1764. Mariée fort jeune au comte de Polastron, frère