Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t6.djvu/122

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reux anachorètes qui pour dapifer aviez un corbeau !

Je ne puis vous parler de la société de Prague, puisque je ne l’ai vue qu’à ce dîner. Il s’y trouvait une femme fort à la mode à Vienne, et fort spirituelle, assurait-on ; elle m’a paru aigre et sotte, quoiqu’elle eût quelque chose de jeune encore, comme ces arbres qui gardent l’été les grappes séchées de la fleur qu’ils ont portée au printemps.

Je ne sais donc des mœurs de ce pays que celles du xvie siècle, racontées par Bassompierre[1] : il aima Anna Esther, âgée de dix-huit ans, veuve depuis six mois. Il passa cinq jours et six nuits déguisé et caché dans une chambre auprès de sa maîtresse. Il joua à la paume dans Hradschin avec Wallenstein. N’étant ni Wallenstein ni Bassompierre, je ne prétendais ni à l’empire ni à l’amour : les Esther modernes veulent des Assuérus qui puissent, tout déguisés qu’ils sont, se débarrasser la nuit de leur domino : on ne dépose pas le masque des années.

Prague, 27 mai 1833.

Au sortir du dîner, à sept heures, je me rendis chez le roi ; j’y rencontrai les personnes de la veille, excepté M. le duc de Bordeaux, qu’on disait souffrant de ses stations du dimanche. Le roi était à demi couché sur un canapé, et Mademoiselle assise sur une chaise tout contre les genoux de Charles X, qui caressait le bras de sa petite fille en lui faisant des histoires. La jeune princesse écoutait avec attention : quand je parus, elle me regarda avec le sourire d’une

  1. Mémoires du maréchal de Bassompierre, t. i, p. 326 et suiv.