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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

guindé de ses manières, son aplomb, son rigorisme d’étiquette, conservent à ses maîtres une noblesse qu’on perd trop aisément dans le malheur : du moins, dans le Muséum de Prague, l’inflexibilité de l’armure tient debout un corps qui tomberait. M. de Blacas ne manque pas d’une certaine activité ; il expédie rapidement les affaires communes ; il est ordonné et méthodique. Connaisseur assez éclairé dans quelques branches d’archéologie, amateur des arts sans imagination et libertin à la glace, il ne s’émeut pas même de ses passions : son sang-froid serait une qualité de l’homme d’État, si son sang-froid n’était autre que sa confiance dans son génie, et son génie trahit sa confiance : on sent en lui le grand seigneur avorté, comme on le sent dans son compatriote La Valette, duc d’Épernon.

Ou il y aura ou il n’y aura pas restauration ; s’il y a restauration, M. de Blacas rentre avec les places et les honneurs ; s’il n’y a pas restauration, la fortune du grand-maître de la garde-robe est presque toute hors de France ; Charles X et Louis XIX seront morts ; il sera bien vieux, lui, M. de Blacas : ses enfants resteront les compagnons du prince exilé, d’illustres étrangers dans des cours étrangères. Dieu soit loué de tout !

Ainsi la Révolution, qui a élevé et perdu Bonaparte, aura enrichi M. de Blacas : cela fait compensation. M. de Blacas, avec sa longue figure immobile et décolorée, est l’entrepreneur des pompes funèbres de la monarchie ; il l’a enterrée à Hartwell, il l’a enterrée à Gand, il l’a réenterrée à Édimbourg et il la réenterrera à Prague ou ailleurs, toujours veillant à