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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

cation de la pensée, je sentais une stérilité désolante qui venait de moi.

À trois heures, j’étais revenu chez madame la dauphine. J’y rencontrai madame la comtesse Esterhazy et sa fille, madame d’Agoult, MM. O’Hégerty fils et de Trogoff ; ils avaient l’honneur de dîner chez la princesse. La comtesse Esterhazy, jadis belle, est encore bien : elle avait été liée à Rome avec M. le duc de Blacas. On assure qu’elle se mêle de politique et qu’elle instruit M. le prince de Metternich de tout ce qu’elle apprend. Quand, au sortir du Temple, Madame fut envoyée à Vienne, elle rencontra la comtesse Esterhazy qui devint sa compagne. Je remarquais qu’elle écoutait attentivement mes paroles ; elle eut le lendemain la naïveté de dire devant moi qu’elle avait passé la nuit à écrire. Elle se disposait à partir pour Prague, une entrevue secrète était fixée dans un lieu convenu avec M. de Blacas ; de là elle se rendait à Vienne. Vieux attachements rajeunis par l’espionnage ! Quelles affaires, et quels plaisirs ! Mademoiselle Esterhazy n’est pas jolie, elle a l’air spirituel et méchant.

La vicomtesse d’Agoult, aujourd’hui dévote, est une personne importante comme on en trouve dans tous les cabinets des princesses. Elle a poussé sa famille tant qu’elle a pu, en s’adressant à tout le monde, particulièrement à moi : j’ai eu le bonheur de placer ses neveux ; elle en avait autant que feu l’archichancelier Cambacérès.

Le dîner fut si mauvais et si exigu que j’en sortis mourant de faim ; il était servi dans le salon même de madame la dauphine, car elle n’avait point de salle à manger. Après le repas, on enleva la table ; Madame