Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t6.djvu/16

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remettre ex abrupto, car j’ai la tête préoccupée des choses du moment ; je ne suis pas dans les dispositions convenables pour recueillir mon passé dans le calme où il dort, tout agité qu’il fut quand il était à l’état de vie. J’ai pris la plume pour écrire ; sur quoi et à propos de quoi, je l’ignore.

En parcourant du regard le journal dans lequel, depuis six mois, je me rends compte de ce que je fais et de ce qui m’arrive, je vois que la plupart des pages sont datées de la rue d’Enfer.

Le pavillon que j’habite près de la barrière pouvait monter à une soixantaine de mille francs ; mais, à l’époque de la hausse des terrains, je l’achetai beaucoup plus cher, et je ne l’ai pu jamais payer : il s’agissait de sauver l’Infirmerie de Marie-Thérèse, fondée par les soins de madame de Chateaubriand et contiguë au pavillon ; une compagnie d’entrepreneurs se proposait d’établir un café et des montagnes russes dans le sus-dit pavillon, bruit qui ne va guère avec l’agonie.

Ne suis-je pas heureux de mes sacrifices ? sans doute ; on est toujours heureux de secourir les malheureux ; je partagerais volontiers aux nécessiteux le peu que je possède ; mais je ne sais si cette disposition s’élève chez moi jusqu’à la vertu. Je suis bon comme un condamné qui prodigue ce qui ne lui servira plus dans une heure. À Londres, le patient qu’on va pendre vend sa peau pour boire : je ne vends pas la mienne, je la donne aux fossoyeurs.

Une fois la maison achetée, ce que j’avais de mieux à faire était de l’habiter ; je l’ai arrangée telle qu’elle est. Des fenêtres du salon on aperçoit d’abord ce que les Anglais appellent pleasure-ground, avant scène