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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

2 juin 1833.

Je traverse Égra, et samedi, premier de juin, à la pointe du jour, j’entre en Bavière : une grande fille rousse, nu-pieds, tête nue, vient m’ouvrir la barrière, comme l’Autriche en personne. Le froid continue ; l’herbe des fossés est couverte d’une gelée blanche ; des renards mouillés sortent des aveinières ; des nues grises, échancrées, à grande envergure sont croisées dans le ciel comme des ailes d’aigle.

J’arrive à Weissenstadt à neuf heures du matin ; au même moment, une espèce de voiturin emportait une jeune femme coiffée en cheveux ; elle avait bien l’air de ce que probablement elle était : joie, courte fortune d’amour, puis l’hôpital et la fosse commune. Plaisir errant, que le ciel ne soit pas trop sévère à tes tréteaux ! il y a dans ce monde tant d’acteurs plus mauvais que toi.

Avant de pénétrer dans le village, j’ai traversé des wastes : ce mot s’est trouvé au bout de mon crayon ; il appartenait à notre ancienne langue franke : il peint mieux l’aspect d’un pays désolé que le mot lande, qui signifie terre.

Je sais encore la chanson qu’on chantait le soir en traversant les landes :

C’est le chevalier des Landes :
Malheureux chevalier !
Quand il fut dans la lande,
A ouï les sings sonner.

Après Weissenstadt vient Berneck. En sortant de Berneck, le chemin est bordé de peupliers, dont l’a-