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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

les bossues sont mes sœurs. Qui peut s’assurer de n’être pas bossu ? qui vous dira jamais que vous l’êtes ? Si vous vous regardez au miroir, vous n’en verrez rien ; se voit-on jamais tel qu’on est ? Vous trouverez à votre taille un tour qui vous sied à merveille. Tous les bossus sont fiers et heureux ; la chanson consacre les avantages de la bosse. À l’ouverture d’un sentier, ma bossue, affistolée, mit pied à terre majestueusement : chargée de son fardeau, comme tous les mortels. Serpentine s’enfonça dans un champ de blé, et disparut parmi les épis plus hauts qu’elle.

À midi, 2 juin, j’étais arrivé au sommet d’une colline d’où l’on découvrait Würtzbourg. La citadelle sur une hauteur, la ville au bas avec son palais, ses cloches et ses tourelles. Le palais, quoique épais, serait beau même à Florence ; en cas de pluie, le prince pourrait mettre tous ses ses sujets à l’abri dans son château, sans leur céder son appartement.

L’évêque de Würtzbourg était autrefois souverain à la nomination des chanoines du chapitre. Après son élection, il passait, nu jusqu’à la ceinture, entre ses confrères rangés sur deux files ; ils le fustigeaient. On espérait que les princes, choqués de cette manière de sacrer un dos royal, renonceraient à se mettre sur les rangs. Aujourd’hui cela ne réussirait pas : il n’est pas de descendant de Charlemagne qui ne se laissât fouetter trois jours de suite pour obtenir la couronne d’Yvetot.

J’ai vu le frère de l’empereur d’Autriche, duc de Würtzbourg[1] ; il chantait à Fontainebleau très agréa-

  1. Ferdinand-Joseph-Jean-Baptiste, archiduc d’Autriche, frère de l’empereur François Ier, né le 6 mai 1769. Grand-duc de