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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

de Charlotte ; huit ans après, elle arriva à Jaffa avec toi ; tu l’as remarqué dans ton Itinéraire[1]. Ma mère, en gazouillant à l’aurore, tomba un jour dans ton cabinet aux Affaires étrangéres[2] ; tu lui ouvris la

  1. On lit, en effet, dans l’Itinéraire, lorsque Chateaubriand raconte son arrivée à Jaffa : « Le vent tomba à midi. Le calme continua le reste de la journée et se prolongea jusqu’au 29 (septembre 1806). Nous reçûmes à bord trois nouveaux passagers : deux bergeronnettes et une hirondelle. Je ne sais ce qui avait pu engager les premières à quitter les troupeaux ; quant à la dernière, elle allait peut-être en Syrie, et elle venait peut-être de France. J’étais bien tenté de lui demander des nouvelles de ce toit paternel que j’avais quitté depuis si longtemps. Je me rappelle que, dans mon enfance, je passais des heures entières à voir, avec je ne sais quel plaisir triste, voltiger les hirondelles en automne ; un secret instinct me disait que je serais voyageur comme ces oiseaux. Ils se réunissaient à la fin du mois de septembre, dans les joncs d’un grand étang : là, poussant des cris et exécutant mille évolutions sur les eaux, ils semblaient essayer leurs ailes et se préparer à de longs pèlerinages. Pourquoi de tous les souvenirs de l’existence, préférons-nous ceux qui remontent vers notre berceau ? Les jouissances de l’amour-propre, les illusions de la jeunesse ne se présentent point avec charme à la mémoire, nous y trouvons au contraire de l’aridité ou de l’amertume ; mais les plus petites circonstances réveillent au fond du cœur les éducations du premier âge et toujours avec un attrait nouveau. Au bord des lacs de l’Amérique, dans un désert inconnu qui ne raconte rien au voyageur, dans une terre qui n’a pour elle que la grandeur de sa solitude, une hirondelle suffisait pour me retracer les scènes des premiers jours de ma vie, comme elle me les a rappelées sur la mer de Syrie, à la vue d’une terre antique, retentissante de la voix des siècles et des traditions de l’histoire. »
  2. La page du Congrès de Vérone (t. II. p. 389), où Chateaubriand raconte son renvoi du ministère des affaires étrangères, le 6 juin 1824, débute par ces lignes charmantes : « Le 6, au matin, nous ne dormions pas ; l’aube murmurait dans le petit jardin : les oiseaux gazouillaient : nous entendîmes l’aurore se lever ; une hirondelle tomba par notre cheminée dans notre chambre ; nous lui ouvrîmes la fenêtre : si nous avions pu nous envoler avec elle ! »