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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

lisée en ruine des ivrognes ; du moins aucun chrétien n’a perdu la vie dans cet amphithéâtre des Vespasiens du Rhin ; la raison, oui : ce n’est pas grande perte.

Au débouché de Heidelberg, les collines à droite et à gauche du Necker s’écartent, et l’on entre dans une plaine. Une chaussée tortueuse, élevée de quelques pieds au-dessus du niveau des blés, se dessine entre deux rangées de cerisiers maltraités du vent et de noyers souvent du passant insultés[1].

À l’entrée de Manheim, on traverse des plants de houblon, dont les longs échalas secs n’étaient encore décorés qu’au tiers de leur hauteur par la liane grimpante. Julien l’Apostat a écrit contre la bière une jolie épigramme[2] ; l’abbé de la Bletterie[3] l’a imitée avec assez d’élégance :

Tu n’es qu’un faux Bacchus…
J’en atteste le véritable.
.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  
Que le Gaulois, pressé d’une soif éternelle,
Au défaut de la grappe ait recours aux épis,
De Cérès qu’il vante le fils :
Vive le fils de Semèle.
  1. Boileau, Épitre VI.
  2. Voici la traduction — en prose — de l’épigramme de Julien :

    « Qui es-tu ? d’où viens-tu, nouveau Bacchus ? Certes, je ne reconnais point en toi le Bacchus véritable, et je n’en sais pas d’autre que celui de Jupiter. Il a le parfum du nectar, et toi tu sens le bouc. Puisque, à défaut de raisins, les Celtes t’ont formé d’épis, il faut t’appeler le produit de Cérès et non de Bacchus. Vraiment, Pyrogène, tu n’es plus bromios, mais bromos seulement. »

  3. La Bletterie (Jean-Philippe-René de) était Breton comme Chateaubriand. Il naquit à Rennes le 25 février 1696. Son His-