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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

ciseaux, sans égard à la raison, à l’humanité, à la justice, sans s’embarrasser du lopin de population qui tombait dans une gueule royale.

En roulant dans le Palatinat cis-rhénan, je songeais que ce pays formait naguère un département de la France, que la blanche Gaule était ceinte du Rhin, écharpe bleue de la Germanie. Napoléon, et la République avant lui, avaient réalisé le rêve de plusieurs de nos rois et surtout de Louis XIV. Tant que nous n’occuperons pas nos frontières naturelles, il y aura guerre en Europe, parce que l’intérêt de la conservation pousse la France à saisir les limites nécessaires à son indépendance nationale. Ici, nous avons planté des trophées pour réclamer en temps et lieu.

La plaine entre le Rhin et les monts Tonnerre est triste ; le sol et les hommes semblent dire que leur sort n’est pas fixé, qu’ils n’appartiennent à aucun peuple ; ils paraissent s’attendre à de nouvelles invasions d’armées, comme à de nouvelles inondations du fleuve. Les Germains de Tacite dévastaient de grands espaces à leurs frontières et les laissaient vides entre elles et leurs ennemis. Malheur à ces populations limitrophes qui cultivent les champs de bataille où les nations doivent se rencontrer !

En approchant de…, j’ai vu une chose mélancolique : un bois de jeunes pins de cinq à six pieds abattus et liés en fagots, une forêt coupée en herbe. J’ai parlé du cimetière de Lucerne où se pressent à part les sépultures des enfants. Je n’ai jamais senti plus vivement le besoin de finir mes courses, de mourir sous la protection d’une main amie appliquée sur