Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t6.djvu/236

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
222
MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

La grande tempête qui a causé tant de naufrages dans la Manche m’assaillit sur le Jura. J’arrivai de nuit aux wastes du relais de Lévier. Le caravansérail bâti en planches, fort éclairé, rempli de voyageurs réfugiés, ne ressemblait pas mal à la tenue d’un sabbat. Je ne voulus pas m’arrêter ; on amena les chevaux. Quand il fallut fermer les lanternes de la calèche, la difficulté fut grande ; l’hôtesse, jeune sorcière extrêmement jolie, prêta son secours en riant. Elle avait soin de coller son lumignon, abrité dans un tube de verre, auprès de son visage, afin d’être vue.

À Pontarlier, mon ancien hôte, très légitimiste de son vivant, était mort. Je soupai à l’auberge du National : bon augure pour le journal de ce nom. Armand Carrel est le chef de ces hommes qui n’ont pas menti aux journées de Juillet.

Le château de Joux défend les approches de Pontarlier ; il a vu succéder dans ses donjons deux hommes dont la révolution gardera la mémoire : Mirabeau et Toussaint-Louverture, le Napoléon noir, imité et tué par le Napoléon blanc. « Toussaint, dit madame de Staël, fut amené dans une prison de France,

    à Salins, récemment cédée à la France par le traité de Nimègue (1678) et située sur la Furieuse, affluent de la Loire. Depuis sa sortie du Collège jusqu’en 1713, il avait fait partie de la Compagnie de Jésus, où il portait le nom de P. Thoulier. Professeur au collège Louis-le-Grand, il avait eu Voltaire pour élève. Il quitta les Jésuites pour suivre plus librement la vie littéraire. Dès 1723, il entrait à l’Académie française et en devenait un des membres les plus actifs. Ses traductions de la plupart des œuvres de Cicéron ont régné longtemps sans rivales. On lui doit une excellente Histoire de l’Académie française, qui fait suite à celle de Pellisson et qui comprend la période allant de 1652 à 1700. Ce fut lui, en effet, comme directeur, qui reçut Voltaire à l’Académie, le 9 mai 1746.