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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

où il périt de la manière la plus misérable. Peut-être Bonaparte ne se souvient-il pas seulement de ce forfait, parce qu’il lui a été moins reproché que les autres. »

L’ouragan croissait : j’essuyai sa plus grande violence entre Pontarlier et Orbe. Il agrandissait les montagnes, faisait tinter les cloches dans les hameaux, étouffait le bruit des torrents dans celui de la foudre, et se précipitait en hurlant sur ma calèche, comme un grain noir sur la voile d’un vaisseau. Quand de bas éclairs lézardaient les bruyères, on apercevait des troupeaux de moutons immobiles, la tête cachée entre leurs pattes de devant, présentant leurs queues comprimées et leurs croupes velues aux giboulées de pluie et de grêle fouettées par le vent. La voix de l’homme, qui annonçait le temps écoulé du haut d’un beffroi montagnard, semblait le cri de la dernière heure[1].

À Lausanne tout était redevenu riant : j’avais déjà bien des fois visité cette ville ; je n’y connais plus personne.

À Bex, tandis qu’on attelait à ma voiture les chevaux qui avaient peut-être traîné le cercueil de madame de Custine, j’étais appuyé contre le mur de la maison où était morte mon hôtesse de Fervacques. Elle avait été célèbre au tribunal révolutionnaire par sa longue chevelure. J’ai vu à Rome de beaux cheveux blonds retirés d’une tombe.

  1. « À la rapidité de ma marche, vous voyez que je n’ai pas couché. J’ai pourtant pris quelques notes et j’ai eu dans le Jura, et ensuite sur le Simplon, un coup de vent que je ne donnerais pas pour cent écus. » (Lettre à Mme Récamier datée de Domo d’Ossola, samedi soir 7 septembre.)