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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

et le mot de Zulietta : Lascia le donne e studia la matematica.

Lord Byron livrait aussi sa vie à des Vénus payées : il remplit le palais Mocenigo de ces beautés vénitiennes réfugiées, selon lui, sous les fazzioli. Quelquefois, troublé de sa honte, il fuyait, et passait la nuit sur les eaux dans sa gondole. Il avait pour sultane favorite Margherita Cogni, surnommée, de l’état de son mari, la Fornarina : « Brune, grande (c’est lord Byron qui parle), tête vénitienne, de très beaux yeux noirs, et vingt-deux ans. Un jour d’automne, allant au Lido .  .  .  .  .  .  .   nous fûmes surpris par une bourrasque .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .   Au retour, après une lutte terrible, je trouvai Margherita en plein air sur les marches du palais Mocenigo, au bord du grand canal. Ses yeux noirs étincelaient à travers ses larmes ; ses longs cheveux de jais détachés, trempés de pluie, couvraient ses sourcils et son sein. Exposée en plein à l’orage, le vent qui s’engouffrait sous ses habits et sa chevelure les roulait autour de sa taille élancée ; l’éclair tourbillonnait sur sa tête, et les vagues mugissaient à ses pieds ; elle avait tout l’aspect d’une Médée descendue de son char, ou d’une sibylle conjurant la tempête qui rugissait à l’entour ; seule chose vivante à portée de voix dans ce moment, excepté nous-mêmes. Me voyant sain et sauf, elle ne m’attendait pas pour me souhaiter la bienvenue ; mais vociférant de loin : Ah ! can della Madonna ! dunque sta il tempo per andar al Lido ! Ah ! chien de la Vierge, est-ce là un temps pour aller au Lido ? »

Dans ces deux récits de Rousseau et de Byron, on